Les deepfakes, c’est une nouvelle technique, mais un vieux problème. Le corps devient un matériau. Le visage devient un masque. Et le regard des autres devient l’instance qui décide qui tu es. Quand on parle d’érotisme dans l’écriture créative, c’est exactement de ça qu’il s’agit : de la mise en scène du regard, de la communication, des émotions qu’une situation particulière fait naître.
Nudité vs. mise sous tutelle
Avec les deepfakes, ce n’est pas une situation intime qui est à l’origine, mais un accès. La différence est cruciale. La nudité peut être un choix volontaire. Un deepfake est une affirmation sans consentement. L’image ne dit pas : « Elle se montre. » Elle dit : « Elle est comme ça. » Et c’est exactement ça, l’agression : le pouvoir d’interprétation.
Le préjudice avant la question de l’authenticité
Beaucoup de débats tournent autour de questions de preuve : vrai ou faux ? Pour la personne concernée, c’est souvent secondaire. Le préjudice principal survient avant. Son propre visage circule dans un contexte qu’elle n’a pas choisi. Son corps devient public sans avoir jamais été partagé en privé. La personne existe soudainement sous une forme qu’elle ne peut pas contrôler.
La dissociation : moi ici, l’image là-bas
Les deepfakes séparent l’identité en deux niveaux. Il y a le corps vivant, avec sa respiration, sa chaleur, sa nervosité. Et il y a une image qui fait semblant d’être ce corps. Cette division peut être rendue visible dans le texte sans décrire la contrefaçon. Une phrase suffit souvent pour nommer la violence. Ensuite, l’accent est mis là où elle produit son effet : dans la perception du personnage.
La honte comme réflexe
Dans ce genre de situation, la honte ressemble rarement à une pensée. Elle ressemble plus à un réflexe. On hausse les épaules. On baisse le menton. On met la main devant le bas-ventre. On a envie de « cacher » sa poitrine et son sexe, même s’il n’y a personne dans la pièce. C’est justement cette gestuelle qui est forte littérairement, car elle montre que le regard des autres n’est pas seulement social. Il est ancré dans le système nerveux.
Le public est infini
Un public dans une pièce est limité. Un public numérique est potentiellement infini. Il peut revenir, car les captures d’écran reviennent. Il peut grandir, car les liens sont partagés. Et il peut rester silencieux, ce qui est souvent pire. Ici, le silence ne signifie pas le respect, mais l’incertitude. Qui l’a vu ? Qui pense quoi ? Qui se tait et pourquoi ?
Pourquoi les commentaires sont la mauvaise caméra
Bien sûr, on pourrait montrer les chats, les moqueries, les gifs de réaction, les citations et les moyens de diffusion. Le problème n’est pas que ce serait « trop dur ». Le problème est narratif : le texte commence alors à reproduire le regard de l’agresseur. Il agrandit le public au lieu de dévoiler les mécanismes de l’agression. La plupart du temps, il est plus efficace de « réduire » la foule et de « concentrer » la pression sur un corps qui se sent observé.
La référence érotique : nu sans scène
C’est là que se trouve le lien avec notre thème « L’érotisme dans l’écriture créative ». L’érotisme traite de la manière dont la nudité apparaît : par décision, par confiance, par timing, par contact visuel, par limites. Les deepfakes inversent cette tendance. Le personnage est mis à nu sans qu’aucun de ces éléments n’entre en jeu. Ce n’est pas « plus explicite ». C’est « zéro consensuel ». Et c’est précisément cette différence qui doit être mise au centre.
Technique : faux court, effet précis
Si tu décris le faux en détail, le résultat est paradoxal. Tu veux critiquer la violence, mais en même temps, tu montres la scène la plus explicite là où le personnage n’a pas son mot à dire. C’est pour ça qu’un autre rapport fonctionne mieux : décrire brièvement l’image (pour que ce soit clair de quoi il s’agit) et ensuite montrer en détail ce que ça déclenche chez le personnage. Ce n’est pas de la censure, mais une mise en scène du regard.
Moyens de réaction : reprendre le contrôle sans s’exposer
Une première approche est juridique et technique. Conserver les preuves, signaler les plateformes, demander la suppression, obtenir l’aide d’un avocat, envisager une plainte pénale. Ce n’est pas « peu poétique ». Cela fait partie de la réalité. Et cela peut fonctionner dans le texte comme une séquence d’actions, car cela donne à nouveau au personnage une série de décisions à prendre : collecter, documenter, nommer, intervenir.
Une deuxième approche est sociale. Le personnage construit un réseau qui ne regarde pas, mais protège : amis, collègues, famille, un cercle clair qui est informé avant que la rumeur ne se propage. C’est souvent la scène décisive : pas le moment où « tout le monde » voit quelque chose, mais le moment où le personnage appelle la première personne et dit : « C’est faux. » La honte est ainsi sortie de l’isolement.
Une troisième voie est communicative. Une brève déclaration, une phrase, un cadre. Pas comme justification, mais comme marque : « Ce n’est pas moi. » Ou : « C’est un faux. » Certains personnages choisissent délibérément la concision, car ils ne veulent pas donner de tribune au deepfake. C’est aussi une forme d’auteur.
Une quatrième voie est artistique – sans nudité. La personnalité peut transformer l’attaque en travail sans montrer réellement son corps : une exposition sur la manipulation, des portraits avec des visages repeints, des textes dans lesquels l’image et la personne se dissocient, des œuvres audio dans lesquelles la voix et le corps sont dissociés. Le thème reste le même : qui possède une image. Qui possède la signification.
Toutes ces voies sont des reconquêtes. Et pour beaucoup, elles sont le premier choix évident et sûr. Toutes les personnes concernées ne veulent pas exposer leur corps au public pour réfuter un deepfake. Le texte devrait rendre visible cette diversité, sinon la même pression sera involontairement reproduite : montre-toi, sinon ça sera considéré comme vrai.
Pourquoi les vraies photos de nus sont une option radicale – et quand elles ont un sens dans le texte
Les vraies photos de nu en tant que contre-mouvement ne marchent que si on sait clairement ce qu’elles ne sont pas : pas d’obligation de preuve, pas de devoir, pas de « c’est comme ça qu’on résout le problème ». Elles sont un moyen extrême, car elles ouvrent un deuxième seuil : le personnage s’expose volontairement à une visibilité qu’il ne voulait pas avant. Il prend un risque pour reprendre le contrôle.
D’un point de vue dramaturgique, c’est fort quand le texte montre que cette démarche ne vient pas d’une adaptation, mais d’une mise en scène. Le personnage ne décide pas parce qu’il doit s’expliquer, mais parce qu’il veut recadrer le regard. Il détermine le décor, le cadrage, le rythme, la dissimulation, les limites. Il peut cacher son visage, laisser ses cicatrices visibles, couvrir ou montrer sa vulve, selon ce que « réel » signifie pour lui. Ce n’est pas une réponse à la foule. C’est une décision contre l’expropriation.
Le seuil : se mettre à nu devant une inconnue
Quand le personnage oppose au deepfake de vraies photos de nu, ce n’est pas un simple geste de « courage ». C’est une seconde nudité, cette fois réelle, cette fois risquée. Et elle est source de honte pour une autre raison que le sexe. La photographe n’est pas une personne intime. Elle est étrangère. Elle a l’air pro. C’est exactement ce qui rend la situation intéressante psychologiquement : le personnage doit non seulement montrer sa peau, mais aussi définir le contrôle.
C’est là qu’il y a une forte possibilité dramaturgique : les limites comme paramètres concrets. Visage oui ou non. Poitrine oui ou non. Vulve visible ou cachée par la pose. Lumière dure ou douce. Regard dans la caméra ou au-delà. Pauses, signal d’interruption, vêtements dans la pièce. Chaque décision réinscrit la paternité dans le corps.
Exemple de scène : le chemin vers la reconquête
Elle trouve le lien dans un message sans formule d’appel. Une image d’aperçu, son visage. Un clic qui donne l’impression de marcher sur des œufs.
L’image montre la nudité comme si c’était un fait. Les tétons dans la lumière, le ventre, le pubis entre les cuisses ouvertes.
Tout est composé de manière si explicite que ça ressemble à un jugement. Et pourtant, quelque chose ne va pas. Son visage semble trop lisse. L’expression ne correspond pas à ce qu’elle connaît d’elle-même. Les yeux sont les siens, mais sans son regard. Elle est assise à table, habillée, et remarque que son corps se sent quand même « nu ». Sa main se pose sur le bas de son ventre, comme si elle devait couvrir sa vulve.
Ses épaules se relèvent. Sa respiration devient superficielle. La honte n’est pas une pensée, mais une pose.
Plus tard, dans l’atelier, elle note des heures et enregistre des liens. Elle a l’impression de rassembler des preuves sur elle-même. Puis elle tape un message à une photographe dont elle connaît à peine le travail. Trois phrases. Pas de drame. Juste une question de cadre et de contrôle.
Le jour de la séance photo, le studio est lumineux et neutre. La photographe est sympa, mais pas intime. Une inconnue qui regarde sans prendre. L’artiste porte un manteau par-dessus ses sous-vêtements. Le simple fait de se déshabiller devient un seuil. Le manteau tombe de ses épaules, puis la chemise. Elle sent l’air frais sur sa peau. Son corps réagit avec le même vieux réflexe : protéger sa poitrine, rentrer le ventre, mettre la main vers son pubis.
« On peut arrêter à tout moment », dit la photographe. « C’est toi qui décides du rythme. »
Une fois le soutien-gorge ouvert, ses seins bougent au rythme de sa respiration, plus lourds que dans le faux, plus vivants, imparfaits au sens littéral : pas comme un idéal, mais comme une réalité. Un sein légèrement différent de l’autre. Sous le sein gauche, une fine cicatrice qui n’existait pas dans le faux. C’est exactement ça. Le vrai n’est pas « plus beau ». C’est le sien.
Quand elle enlève aussi sa culotte, tout devient très concret. Vulve, poils pubiens, intérieur des cuisses, chaleur entre les jambes. Pas un acte érotique. Mais une situation intime, parce qu’elle est décidée. La photographe demande : Regarde la caméra ou regarde ailleurs. Mets tes mains devant le bas-ventre ou sur les côtés. Genoux ouverts ou fermés. Chaque option est un petit abandon de contrôle.
Quelques semaines plus tard, elle accroche les photos dans une expo. À gauche, ses vrais autoportraits, choisis par elle, encadrés par elle. À droite, les images deepfake, petites, pixélisées, barrées, avec une inscription claire : « Faux ». Agression. Pas mon corps. Le public doit faire un effort pour « voir » quoi que ce soit. Et c’est précisément ainsi qu’il voit enfin ce qu’il faut voir : non pas de la peau, mais de la mécanique.
Sous ses vraies photos, il y a une phrase : « Ce que vous avez vu prétend être moi. Ces photos-ci me montrent. » Puis une autre : « Un corps n’est pas une matière. Le montrer est un choix. »
Ce qui rend ce sujet érotique – sans nourrir le regard du prédateur
Ici, l’érotisme ne vient pas de l’explicité, mais du fait de franchir un seuil. Du moment où quelqu’un dit : je reprends le contrôle de l’interprétation de mon corps. C’est moi qui fixe les limites. Je pose des limites visibles. Et j’assume mon corps tel qu’il est, pas comme un masque, pas comme une affirmation.
Ce n’est pas une digression. C’est une précision radicale de ce autour de quoi tourne toujours la littérature érotique : que signifie la nudité et comment la ressent-on ?
